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30 août 2011

Le travail d'écriture ou, la grandeur de San-Antonio

De retour au Québec pour deux semaines, histoire de célébrer l'union de deux amis à la vie, à la mort, quelle est la première chose que j'ai faite en posant les pieds en sol Montréalais? Bon, oui, je suis allé au St-Hubert, et je ne vous parlerai pas de ça aujourd'hui. (Et je n'ai pas reçu de cachet de St-Hubert que je donnerai à une oeuvre de charité sur fond noir, non, si je recevais un cachet de St-Hubert, je le donnerais à l'oeuvre de moi, merci.)

Deuxième chose que j'ai faite, alors? J'ai couru à ma librairie favorite (Mona Lisait, sur St-Denis, m'acheter quatre San-Antonio, parce que ma réserve en Saskatchewan s'épuisait. Avec le temps, les gens qui me côtoient réalisent que mon auteur fétiche est Louis-Ferdinand Céline, mais ceux qui me connaissent vraiment savent que j'ai un faible tout aussi disproportionné pour Frédéric Dard, mieux connu sous son pseudonyme de San-Antonio, qui est également le nom du protagoniste de la série.

Alors, quels sont ces livres qui pourraient me faire avouer les trouver aussi satisfaisants que ceux d'un auteur reconnu par la critique et par les universitaires du monde entier?

Les San-Antonio, qui s'étendent sur 250 romans, ont été vendus à plus de 200 millions d'exemplaires dans la francophonie. Un inspecteur de police y raconte lui-même ses aventures et celles de ses alliés. Rien à signaler jusqu'ici. La particularité première de cette série, c'est la langue dans laquelle elle a été écrite. L'auteur a effectué un travail de moine sur la langue et chaque page est un trésor de grossièreté, de vulgarité, de jeux de mots et de cauchemars infinis pour n'importe quel partisan de l'académie française. L'argot y est utilisé comme un art et chaque page renferme au moins un bijou d'humour et d'esprit.



Lire un San-Antonio, c'est une expérience littéraire tout à fait phénoménale, mais, en prime, c'est amusant. Parce que les enquêtes sont bien amenées (baaah, un peu tirées par les cheveux, souvent rocambolesques, mais ça fait partie du charme), parce que les personnages qui accompagnent le commissaire sont exquis (Bérurier le normand amateur de camemberts puants et au pénis long de 41.5 centimètres (et ça s'allonge avec les romans), Pinaud, le débris ambulant, ou encore toutes les femmes qui s'éprennent de Sana (c'est son surnom) l'espace de quelques pages), parce que l'auteur ne se gène pas pour envoyer maintes flèches à ses détracteurs, et pour bien d'autres raisons.

Bérurier, lisant

Mais, et je le répète, le premier plaisir se situe au niveau de la lecture, des calembours, des blagues, du travail acharné avec et contre la langue qui rend les romans si faciles à lire, mais également tellement bourrés de surprises qu'une deuxième lecture peut être faite simplement pour recenser ce qu'on n'avait pas vu la première fois.

San-Antonio, c'est James Bond, mais beaucoup plus drôle, beaucoup mieux écrits c'est James Bond, mais dans les mains d'un maniaque de littérature, d'humour et d'argot. Honnêtement, je n'écris pas cet article pour mes amis en littérature, mais bien pour tous mes amis qui ne lisent pas beaucoup, ou qui lisent un roman policier ici et là. Faites-moi plaisir et allez vous trouver un San-Antonio dans une boutique de livres usagés. Vous allez vous amuser tout en découvrant une langue riche, mais pas d'une façon convenue, un peu plate. Une langue riche de ses écarts, riche de son style, riche de sa maîtrise du dérapage et de la pirouette. 


Mais par lequel des 250 romans commencer? Sérénade pour une souris défunte n'est pas mal, Bérurier au sérail non plus, Des clientes pour la morgue est le premier roman où apparaît Bérurier, personnage clé et favori des fans. Mais honnêtement, prenez n'importe lequel, ils sont tous très bons.
Et pour terminer, je vous laisse avec un extrait de l'un des films qui a été tiré du phénomène San-Antonio. Extrait tout à fait médiocre d'un film tout aussi mauvais qui prouve que les romans qui ont pour fonction principale de se jouer de la langue sont très difficilement adaptables au cinéma, et c'est tant mieux. Nous autres pauvres amoureux de la littérature et du jeu langagier devons bien avoir quelques exclusivités que les amants du 7e art ne peuvent s'approprier...


À lire aussi: 


Incipit de Sérénade pour une souris défunte, histoire de se donner le goût:

Chapitre premier
Où il est question d'un coup de volant, d'un coup de manivelle, d'un cou cravaté de chanvre et d'un coup fourré

Le bonhome a un regard comme deux oeufs sur le plat. Il est petit avec des cheveux gris et il a le teint d'un homme qui s'est nourri exclusivement de yogourt sa vie durant.
Il sanglote doucement sur le buvard du chef et ses larmes forment des étoiles roses.
Au moment où j'annonce mes quatre-vingt-dix kilogrammes dans la carrée, le chef me fait une petite grimace embêtée. 
Des mecs qui chialent, c'est pas ce qui manque dans les locaux de la grande turne. Et c'est pas non plus ce qui nous contriste. En général, un mec qui commence à se répandre chez les flics, c'est un mec qui a fait une couennerie et qui se prépare à jouer la grande scène du trois aux jurés...
Le chef murmure: - San-Antonio, je vous présente M. Rolle, un de mes amis.
J'en suis baba. Le boss n'a pas l'habitude de présenter ses aminches au personnel; et je n'avais jamais pensé que, le jour où il le ferait, le pote en question serait en train de se liquéfier.
- Très honoré, je murmure, avec la voix d'un homme qui présenterait une collection d'aspirateurs à un escargot.
L'homme redresse sa bouille de supervégétarien. Il me tend une paluche molle comme une livre et demie de foie de veau...  

17 mai 2011

"Ta gueule Bukowski" et autres injures littéraires

COMMIS PAR LA TACHE

Ça m'arrive parfois d'errer dans les rayons obscurs de la section "Études littéraires" des librairies, coop étudiantes et autres foires de livres. C'est froid, sombre, humide, ça pue, mais ça ne prend pas beaucoup de temps pour faire le tour parce qu'il y a comme huit livres pis la moitié c'est des livres de Barthes qui chiâle (on pourrait également dire qu'il réfléchit). Ceci étant dit, il m'arrive parfois de faire des découvertes plaisantes dans cette section, comme cette semaine, lorsque j'ai trouvé et acheté le Dictionnaire des injures littéraires par Pierre Chalmin. Le titre dit pas mal tout ce qu'il y a à dire sur le livre. C'est une compilation d'auteurs, d'écrivains et de penseurs qui s'insultent ou se bitchent entre eux. Petit palmarès d'insultes trouvées au fil de ma lecture.

Sartre est laid. (C'est une injure)
AVERTISSEMENT - CERTAINS DES PROPOS QUI SUIVENT PEUVENT ÊTRE INJURIEUX (lol), MISOGYNES, HOMOPHOBES OU JUSTE TOUT SIMPLEMENT MICHANTS. POUR UN PUBLIC AVERTI SEULEMENT.


Palmarès des insultes homophobes (en cette journée de lutte contre l'homophobie)

À propos d'Oscar Wilde: "Cet individu au sexe douteux, au langage de cabotin, aux récits blagueurs."

Edmont et Jules de Goncourt, Journal, 5 mai 1883, à propos d'Oscar Wilde

(La Tache injure à son tour: On remerciera Edmont et Jules de Goncourt qui ont légué à la postérité des romans dont personne ne se souvient et un prix soulignant à grands traits des romans dont, hormis une ou deux erreurs, personne ne se souviendra.)

À propos de Gide: "Sa gloire est d'avoir rendu ou re-rendu l'enculage licite dans les meilleures familles [...] Gide a droit à toute la reconnaissance des jeunes bourgeois et ouvriers que l'anus tracasse... "Oh! tu vois maman Gide notre plus grand écrivain français trouve que se faire enculer est parfaitement légitime, louable, artistique, convenable... Très bien mon fils, je t'en bénis, répond la mère qui au fond ne demande pas mieux. Tous les homosexuels sont d'admirables fils. Je n'ai rien contre les enculés croyez-le... mais en fait de création littéraire de Gide je n'en perçois pas l'atome."

Louis-Ferdinand Céline, Lettre à Milton Hindus, 11 juin 1947, Lettres (Pléiade)

(Note de la Tache: Céline appelait Gide, Gidouille. Moi, ça me fait rire.)

Zola passe au batte

"Tant qu'il n'aura pas dépeint complètement un pot de chambre plein, il n'aura rien fait."

Hugo, cité par Léon Daudet dans Fantômes et vivants

"Monsieur Zola est résolu à montrer que s'il n'a pas de génie il peut au moins être lourd."

Oscar Wilde, Pensées

(NDLT: J'suis pas mal certain que y'a quelqu'un qui a déjà fait une maîtrise sur la figure du pot de chambre plein chez Zola. Si vous la cherchez, à la bibliothèque, elle est juste entre la thèse sur "Le péril clitoridien chez Stendhal" et "Analyse de la figure du percepteur d'impôt dans les lettres de Balzac à sa maîtresse de mai 1844 à juin 1845")

"Ci-gît Zola qui ne fut rien
Pas même cacadémicien."


Alphonse Allais, Pensées


(NDLT: Cacadémicien, fallait y penser!)



Personne n'aime Jean-Jacques Rousseau

"Et le roman de Jean-Jacques! [La nouvelle Héloïse] À mon gré il est sot, bourgeois, impudent, ennuyeux, mais il y a un morceau admirable sur le suicide qui donne appétit de mourir."

Voltaire


(NDLT: J'pense que Voltaire a juste voulu dire que lire Rousseau lui donnait envie de se suicider)

"L'Histoire dira s'il n'eût pas mieux valu pour le repos de la terre, que ni Rousseau ni moi n'eussions jamais existé."

Napoléon cité par Montholon dans Récits de la captivitié de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène

(NDLT: Quand Napoléon, le gars qui a mené mille guerres, par qui des dizaines de milliers de gens sont morts, par qui l'Europe a connu son dernier grand empire, dit que TOI, petit Jean-Jacques Rousseau, t'as été aussi peu reposant que lui pour la planète... ben, wow, ça fait mal.)

"Avorton."

Friedrick Nietzsche, Lettres


(NDLT: lol.)


N'oublions pas les femmes qui sont font injurier...


À propos d'Anaïs Nin: "Elle écrit partout, jusque dans le train. Mais quand il s'agit de faire un livre, elle bute sur des difficultés insurmontables. J'ai cherché à la faire changer. Parce qu'à la fin, cela tourne à l'onanisme."

Henry Miller cité par Georges Séféris dans Pages de journal, décembre 1939


À propos de François Sagan: "Sagan? C'est un phénomène publicitaire! Une bonniche dégénérée! Elle n'a pas de cuisses. Regardez donc son anatomie! Médicalement parlant, ça fait du cinq sur vingt!"
Georges Sand

Louis Ferdinand Céline, interview avec Jacques Izoard, Céline et l'actualité littéraire 1957-1961


(NDLT: Céline misogyne? On aura tout vu! [/sarcasme])

À propos de Georges Sand: "Grandes-Têtes-Molles de notre époque [...] femmelettes [...] Georges Sand, l'Hermaphrodite-Circoncis. [...]"

Isidore Ducasse, Poésies

(NDLT: Wait... what?)

... ni les femmes qui injurient!


À propos de Rose Macaulay: "Elle fait vaguement penser à un maigre chien de berger, - est écervelée, modeste, un peu trop du métier, mais plutôt du type intellectuel sur les bords. Il se pourrait pourtant qu'elle donne dans la religion; mystique, peut-être. Pas du tout supérieure ni imposante. [...] Ah! et mal habillée."

Virginia Woolf, Journal, 18 février 1921



(NDLT: Attaquer quelqu'un sur son linge, indémodable depuis 1921)

Simone N'EST PAS impressionnée


À propos de DH Lawrence: "Nous reconnûmes son talent; mais sa cosmologie phallique nous ébahit; nous jugeâmes pédantes et puériles ses démonstrations érotiques."

Simone de Beauvoir, La Force de l'âge

(NDLT: Tu viens de te faire virer de bord en OSTI, mon homme.)











Ma favorite

À propos de Jules César: "Ô César: tes lauriers cachaient ta calvitie."

Villiers de l'Isle-Adam


(NDLT: Bien sûr, Villiers... bien sûr.)

Le Dictionnaire des injures littéraires est disponible en librairie, et ça fait un bon livre à laisser près des toilettes, comme c'est environ huit cent pages de gens qui s'envoient chier.

Je vous laisse sur le célèbre "Ta gueule Bukowski" que l'on retrouve en couverture du Dictionnaire des injures. Le bout croustillant se trouve vers la fin, à environ 40 secondes de la fin du vidéo.


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01 février 2011

Die Weltliteratur







" [...] savoir quelle était la langue natale de Roland de Lassus ou de Bach n'a pas grande importance pour un musicologue. Par contre, un roman, parce qu'il est lié à sa langue, est étudié dans toutes les universités du monde presque exclusivement dans le petit contexte national."






Il est normal de vouloir étudier une oeuvre dans son contexte historique et social, c'est certain, mais j'ai cette impression tenace que l'importance accordée à cette part de l'analyse est vraiment énorme comparativement à tous les autres angles d'approches.

Parce qu'un auteur est, par exemple, Québécois, fait-il nécessairement du roman québécois? Y trouvera-t-on vraiment des thématiques québécoises? Nationalisme? Désir d'indépendance? Exil? Désillusion d'une génération? Pourquoi devrais-je essayer de trouver le lien entre lui et les autres écrivains du même pays? Et s'ils n'avaient pas grand chose en commun? Pourquoi est-ce que tel auteur rappellerait obligatoirement VLB, Ferron, Gauvreau? Pourquoi est-ce que mon premier réflexe ne pourrait-il pas être de l'associer à Balzac, Saramago, Bolaño ou Stieg Larsson?







Je pense plutôt qu'il est beaucoup plus facile et intuitif, pour les gens qui étudient la littérature de regrouper les gens selon leur langage, nationalité, de sortir deux trois lieux communs à propos du groupe qu'ils ont inventé (il fait froid dans le nord, on parle de chasse et d'esprit chez les amérindiens, les chinois ont les yeux bridés) (et à qui ils ont donné un nom peu original comme Littérature suédoise, Littérature de l'orient, Littérature du sud-est de la montagne au Nord, Littérature des hauteurs avec un peu d'eau pis du gazon, Littérature de plus que le cinquantième parallèle mais moins haut que Alert moins la Saskatchewan) et de les classer dans la bibliothèque.

Kundera parle de l'importance de voir la littérature comme une histoire universelle, mondiale, qu'il baptise "Die Weltliteratur", et non pas comme un ramassis de plusieurs littératures. Il ne peut y avoir qu'une seule histoire de la littérature. Elle est universelle.

"[...] Car, pour rester dans l'histoire du roman, c'est à Rabelais que réagit Sterne, c'est Sterne qui inspire Diderot, c'est de Cervantes que se réclame sans cesse Fielding, c'est à Fielding que se mesure Stendhal, c'est la tradition de Flaubert qui se prolonge dans l'oeuvre de Joyce, c'est dans sa réflexion sur Joyce que Broch développe sa propre poétique du roman, c'est Kafka qui fait comprendre à Garcia Márquez qu'il est possible de sortir de la tradition et d'"écrire autrement"."






Mon point, dans tout ça?

Bof.

Peut-être, simplement, que le meilleur moyen de sauvegarder ce qu'on appelle notre littérature "québécoise", c'est de l'exporter et, surtout, comme société, de donner une chance à nos écrivains de l'exporter. (... $)

Peut-être aussi de slacker sur la catégorisation géographique des études littéraires. On commence à avoir fait le tour. Et je pense que c'est un peu réducteur.
On les classe comment, alors, la littérature?

On en fait une histoire organique de questions, de réponses, de courants mondiaux, parfois décalés, parfois en synergie.

Héhé, c'est pas précis, pour un devis universitaire, hein?

Ben c'est ça. J'suis pas recteur.

25 janvier 2011

Guillaume Apollinaire et moi

Alors, j'ai acheté ce livre, ça s'appelle La passion des livres, à ne pas confondre avec la passion du Christ, c'est écrit par Jérôme Duhamel et, en gros, c'est une compilation de citations d'écrivains qui jasent et jasent de littérature. Il y a des bijoux, là-dedans, d'autres trucs qui me font vomir, et d'autres qui me laissent indifférent.

Ça m'a donné une idée pour une série.

En gros, une fois de temps en temps, je pige au hasard une citation et je vous en fait un petit commentaire de Tache, je vous énonce une posture que j'érige avec ou contre cette citation, on parle un peu et on oublie tout le lendemain. Ça vous tente? (NDLR: merci de ne pas répondre sincèrement à cette question)

Alors plongeons, cette semaine, avec une citation de Guillaume Apollinaire, célèbre poète français du début du siècle et, notons-le, beau bonhomme.

"Ordonner le chaos, voilà la création."

Alors que Apollinaire a certainement influencé bien plus que des écrivains (on lui attribue notamment une grande influence sur le cubisme, il était l'ami de Pablo), je vais m'en tenir à ce que je connais, c'est à dire l'écriture.

Alors, "Ordonner le chaos, voilà la création." Qu'est-ce que j'en pense?

D'abord, qu'est-ce que le chaos? 

Ici, je fais intervenir Louis-Ferdinand Céline qui, je vous préviens, va surplomber la plupart des articles de cette série comme un oiseau qui s'apprête à te chier dessus. Céline a dit: "Au commencement était l'émotion."

Je crois que c'est ça, le chaos. L'émotion. Celle qui fait en sorte que vous grogniez, que vous hurliez, que vous grinciez des dents, que vous serriez les poings, celle qui fait en sorte qu'un psychologue ou un ami bien intentionné, devant vos larmes et vos cris de rage, vous dise quelque chose comme "Aweille, c'est correct, fait sortir le méchant, le gros."

Le méchant est sorti... c'était Jafar!!!
Alors voilà. Vous avez du méchant en-dedans de vous. De l'émotion brute. Vous vous dites que, pour la faire passer, vous allez vous faire écrivain. Vous allez écrire une histoire, composer un poème, vous allez aligner des mots les uns à la suite des autres et WHAM! Vous aurez un roman, une suite poétique, vous serez un génie, etc.

Mais ça ne se passe pas ainsi. La plupart du temps, ça ne se passe pas ainsi parce que vous n'avez pas la discipline pour écrire. Neuf fois sur dix, disons. Mais je ne m'attarderai pas à ça, c'est une autre paire de manche. Disons que vous réussissez à écrire, avec vos émotions, vous avez quelque chose à dire, vous allez le dire. Vous vous relisez et c'est extrêmement mauvais. Ça ne lève pas. Vous vous emmerdez à vous relire et, à bien y penser, vous vous êtes emmerdé en l'écrivant, votre truc.

Pourquoi?

Le langage, le foutu langage. Vous vous heurtez à lui, toujours, les mots sur le papier ne reflètent pas bien votre pensée. Oh, ça, pour l'ordonner, le langage, il vous ordonne ça comme personne. Il a été créé pour ça, le langage, avec sa grammaire, sa syntaxe, sa ponctuation, pour que votre pensez soit la plus claire possible, et elle l'est. C'est écrit noir sur blanc: "VOICI CE QUE J'AI À DIRE."

Mais il faut se rendre à l'évidence, de la façon dont vous l'avez écrit, ce que vous avez à dire est plate en crisse à lire.

C'est là qu'Apollinaire a été un fourbu coquin. Il n'a pas dit comment il fallait l'organiser, son chaos, son émotion, dans sa citation.  (NDLR: Je sauterai par dessus le fait qu'il a passé l'ensemble de sa carrière littéraire à répondre à cette question.)
Tu vas galoper, mon esti.
-
Apollinaire

L'émotion, c'est fougueux, ça fait mal, ça rend heureux, ça vous crinque ou ça vous aplatit et vous, nous, on voudrait mettre ça dans des mots? Est-ce qu'il y a quelque chose de plus plate que des mots? 

Pour reprendre une image de Céline, l'émotion, c'est un cheval qui galope. Les mots, au naturel, ils vont au trot, et ça c'est par une bonne journée. Habituellement, ils peinent à avancer, la langue sortie, encombrés comme ils le sont par le poids d'une académie entière.

La solution? Le faire galoper, ce foutu langage. Le faire ramer, galoper, le rapprocher le plus possible de l'émotion en l'éloignant de son apparence première : une construction humaine utilisée principalement afin de communiquer.

Comment on fait? Aucune idée. Ça fait depuis l'invention du cinéma que les écrivains de toutes sortes essaient de lui trouver une utilité, au langage, depuis qu'il est plus le maître incontesté du racontage d'histoires. Ça fait plus d'un siècle que des avant gardes, des post-modernes, des surréalistes, des symbolistes, des farceurs, des facteurs, des dada, des bons, des pas bons,  des romanciers, des poètes, des penseurs, essaient de trouver une façon de l'organiser, ce foutu langage, pour le rapprocher de l'émotion. 

Il y a un travail énorme à faire, c'est certain.  Il faut travailler, travailler, travailler. Pour rendre le langage émotif. Tâche difficile. Mais votre façon de faire est aussi bonne que la mienne, probablement meilleure. À condition de comprendre que l'émotion dans le langage ne va pas de soi.





C'est-ti pas beau, un cheval qui galope librement? 
(musique folklorique inclue)

04 janvier 2011

Le cliché littéraire

On me demande souvent, «La Tache, qu'est-ce que t'en penses, toi, du cliché littéraire comme on en parle dans cet article?»

Je pense que le cliché, on s'en fout.

C'est pas une question de faire attention, de choisir ses exemples, c'est pas une question de connaître ses clichés et de les éviter. Aucun rapport. Les clichés ne sont pas dans des situations ou dans des exemples. Le cliché se situe toujours dans l'ennui. L'ennui de qui? Du lecteur? Certainement, un peu. Mais pas de façon primordiale. Le cliché se situe avant tout dans l'ennui de celui qui écrit.

Parce que parfois, calébine de bonne bine, il s'ennuit en cr*ss notre ami l'écrivain. Et pas juste parce qu'il passe le plus clair de son temps dans une chambre ou un bureau à pianoter des trucs dont tout le monde se cal*sse sur un clavier d'ordinateur. Non, non, ça, c'est la partie facile. Mais il s'emmerde, notre ami l'écrivain, et il s'emmerde souvent parce qu'il raconte des histoires comme on fait des films, comme un décrit un évènement, comme on dessine un p'tit bonhomme pour mamie avec un soleil des couleurs pis des sourires rouges.

Il s'emmerde, l'écrivain, parce qu'il oublie que, son matériel, à la base, ben c'est des mots.

Pis que les mots, c'est plate en est*e. (BTW : oui, oui, je sais que les étoiles ne cachent pas vraiment le sacre. C'est pour la forme.)

Avez-vous déjà réalisé, au beau milieu d'un livre, que malgré une histoire intéressante ou des personnages attachants, vous vous emmerdiez totalement?

C'est que l'histoire n'est pas le matériau de l'écriture. Ce sont les mots, le matériau. Alors une bonne histoire qui repose sur des mots plates, ça demeure quelque chose de moche à lire parce qu'on ne lit pas pour ça. Du moins on ne devrait pas lire pour ça.

Parce que la job de l'écrivain, contrairement à ce que plusieurs pourraient croire, n'est pas de raconter des histoires. Ça, c'est grosso modo la job des journalistes. Je veux dire, des histoires, il y en a partout, non? Vous en avez une. J'en ai une. Allez dans un hôpital, il y en a cent. Dans un hôtel, cent autres. On s'en fout, des histoires, comme on se fout des clichés.

Ce dont on ne se fout pas, c'est du travail sur la langue. Ultimement, c'est ça qui va faire en sorte que, même si le roman que vous lisez est en fait l'histoire d'un rayon de soleil qui filtre dans les stores en baisant un misanthrope dans la clairière d'une forêt, vous allez tout de même continuer à lire. Parce que la langue va vous challenger, parce que les trouvailles, les jeux de mots, le style (ouuuh, ouuuh, mot terrible, ça, le style, à proscrire! ouish! ouish!) va faire en sorte que vous puissiez apprécier l'histoire par l'entremise des mots, plutôt que de lire des mots pour connaître une histoire. Le cinéma pis les nouvelles à la tivi, c'est ben moins fatiguant quand tu veux faire ça.

Alors voilà, le cliché, c'est cet écrivain qui oublie qu'il fait pas juste raconter une histoire, mais qu'il travaille quelque chose qui n'est pas concret en soi, au même titre que le sculpteur avec la glaise, le photographe avec la lumière et le peintre avec la peinture. L'écrivain qui utilise des clichés emprunte des raccourcis pour faire passer son point, il fait de la peinture à numéro. Il ne fait pas jaillir le sens. Il s'appuie sur du sens déjà existant.  Ses mots ne prennent pas vie d'eux-mêmes. Il arrête de travailler. Comme un photographe qui oublie que c'est la lumière qui fait vivre son art et qui s'en remet totalement à son sujet. Comme le peintre qui tente de substituer la réalité à la peinture et aux couleurs.

Voilà, c'est toujours comme ça. Ça revient toujours au matériau langagier et à ma peur de le voir être oublié par ceux qui écrivent. Je m'excuserais, mais ça risque d'arriver environ une fois par mois, alors à quoi bon.

«Le lecteur s'attend à un mot et moi, je lui en colle un autre. C'est ça, le style!» - LF Céline

«[...] est-il "chromo" votre manuscrit?... dites-le! dites-moi tout!
- Un peu... un petit peu...
- Est-il un peu tendancieux?
- Comment? comment?
- Un petit peu ci... un petit peu ça? un petit peu tout de même ­"engagé"? mais pas tellement! un petit peu "curé" peut-être? sur le bord?... pas trop!... oh, pas trop! un petit peu gidien?
- Oh,oui...
- Sans excès?
- Non! non!
- Ou tout à fait?
- Avec des nuances... beaucoup de nuances!...
- Bon!... est-ce qu'on peut dormir en le lisant?
- Oh, oui!
- Vous êtes certain?
- Ma femme le lit tous le soirs...
- Et elle s'endort?
- Oui!»

PS: C'est le moment où vous dites: «Ouain, ben, La Tache, pour quelqu'un qui a jamais rien écrit pis qui est le fin fond du cul de la littérature, t'es ben rapide pour décocher le tir. Pas mal certain que si t'écrivais, toé too t'en ferais des clichés pis toé too des fois tu serais plate en maudit.»

Ben oui, ben oui. Vous avez raison. Ça change pas qu'on peut quand même vouloir établir des pôles, quitte à tendre vers eux même si on les atteint jamais. Ça sera déjà ça de gagné.

PPS: J'ai aucune idée de c'est qui la fille sur la photo, au début je voulais mettre un chat victorieux parce que c'est drôle les chats, alors j'ai écrit «Victorious Cat» et c'est elle qui est sortie dans les résultats de recherche, pis, ben, elle est pas mal cute pis dans six mois elle va être majeure, alors pourquoi pas.